MARCEL HASTIR
La lumière libérée
Bruxelles, 2008
En 2008, un reportage télévisé me fait découvrir Marcel Hastir : peintre, figure de la résistance belge, mémoire vivante du siècle. Poussé par la curiosité, je me rends à l’adresse de son atelier bruxellois, sans trop d’espoir qu’un homme de 102 ans accepte de recevoir un jeune photographe. À ma surprise, la porte s'ouvre en grand.
Pendant plusieurs jours, nos mondes se croisent. Marcel me raconte ses souvenirs comme des trésors intacts. Il me dépeint le Bruxelles des années 1930, ses amis de jeunesse s'invitant dans les jardins bourgeois pour se donner de grands airs, et les artistes de l'époque qu'il regardait, étonné, devenir célèbres. Curieux des autres, il m'interroge sur mon pays d'origine avec une bienveillance rare, loin des clichés médiatiques. Conscient de sa propre fin, il utilise une énorme loupe pour coucher sur le papier ses pensées philosophiques et son amour inaltéré pour les femmes.
En déambulant dans son atelier, je découvre un univers chaotique, teinté d'un humour profondément surréaliste. Un buste de femme posé sur un vieux poêle en panne devient une « femme à poil » ; une cage à oiseaux suspendue au plafond sert de lampe, car, disait-il, « on ne peut pas emprisonner la lumière ».
Au milieu des portraits de commande — dont celui, poignant, d'une jeune fille juive qui ne put jamais le voir —, je capture son quotidien à la chambre argentique, en noir et blanc. À chaque tirage développé que je lui apporte, Marcel commente, sourit, se souvient.
Une image, pourtant, l'arrête net. C’est celle d’une robe de femme suspendue au coin d’une armoire. En la voyant, il écarte sa loupe. Depuis le décès de son épouse, Marcel avait exigé que cette robe reste là où elle l'avait laissée. Devenu trop faible pour monter à l'étage, il ne l'avait pas revue depuis des années et la croyait disparue. Ma photographie venait de lui rapporter son dernier souvenir d’elle.
Ces photographies argentiques sont les témoins de ce face-à-face suspendu. Elles racontent la poésie, la résistance et la tendresse d'un homme qui, à l'aube de ses 103 ans, refusait de laisser s'éteindre la lumière.










